Le français de Suisse romande : ce qu'un texte doit respecter
Le français de Suisse romande n'est pas un français approximatif : c'est une variété nationale avec ses normes, son vocabulaire institutionnel et son droit. Les moteurs produisent du français de France, et le résultat est correct mais fonctionnellement faux.
Une variété nationale, pas un écart régional
Le français de Suisse romande est du français standard. Il n’a ni grammaire propre ni orthographe divergente. Ce qui le distingue relève du lexique, du vocabulaire institutionnel, des conventions de forme et — surtout — du droit auquel il renvoie.
Cette dernière dimension est celle que les projets de traduction sous-estiment le plus. Les autres se corrigent avec un glossaire ; celle-là demande de savoir que deux systèmes juridiques ne découpent pas le réel de la même manière.
La numération, et une nuance à connaître
Septante et nonante sont la norme dans toute la Suisse romande. Il n’y a aucune raison d’écrire soixante-dix ou quatre-vingt-dix dans un texte destiné à ce public.
Pour 80, la situation est plus fine et souvent mal rapportée. Huitante est employé à Vaud, en Valais et à Fribourg ; quatre-vingts reste la forme usuelle à Genève, à Neuchâtel et dans le Jura. Un texte destiné à l’ensemble de la Romandie évite donc huitante, tandis qu’un texte spécifiquement vaudois peut légitimement l’employer. Octante appartient à l’usage ancien et ne s’écrit plus.
Le vocabulaire institutionnel
C’est le registre où l’écart est le plus systématique, et il est très visible pour un lecteur suisse. Quelques termes qui n’ont pas le même sens ou pas d’équivalent en France :
| Suisse romande | Ce que c’est |
|---|---|
| Votation | Scrutin populaire, distinct du référendum français |
| Initiative populaire | Droit de proposer une modification constitutionnelle |
| Arrêté, ordonnance | Actes normatifs dont la hiérarchie diffère du droit français |
| Caisse-maladie | Assureur du régime obligatoire — n’est pas une mutuelle |
| AVS, LPP, LAA | Piliers du système social, sans équivalent français direct |
| Permis de séjour, permis B, permis C | Titres de séjour selon la nomenclature suisse |
| Préposé | Autorité de surveillance, notamment en protection des données |
| NPA | Numéro postal d’acheminement, l’équivalent du code postal |
À cela s’ajoutent des helvétismes de la langue courante : natel pour le téléphone mobile, action au sens de promotion commerciale, service pour le couvert, cornet pour un sac, panosse pour une serpillière, foehn pour un sèche-cheveux. Ils sont normaux, attendus, et leur absence signale un texte étranger.
Le droit, où l’erreur devient coûteuse
Les notions du Code des obligations et du Code civil suisse ne se superposent pas à celles du droit français. Les régimes de responsabilité, les délais, les formes de sociétés, les mécanismes de résiliation et les notions de garantie diffèrent — parfois légèrement, ce qui est le plus dangereux.
Traduire un contrat de droit suisse en employant la terminologie juridique française produit un document qui se lit parfaitement et qui désigne d’autres réalités. Aucun contrôle automatique ne détecte ce type d’écart, et un relecteur non juriste non plus.
C’est la raison pour laquelle la traduction juridique suisse est l’un des rares domaines où la compétence géographique compte autant que la compétence linguistique.
Les conventions de forme
Moins spectaculaires, elles trahissent immédiatement l’origine d’un texte.
Les dates s’écrivent couramment sous la forme jj.mm.aaaa. Les montants en francs suisses utilisent l’apostrophe comme séparateur de milliers — 1’250.00 — et le point comme séparateur décimal dans les contextes commerciaux, ce qui est un écart notable avec l’usage français. La mention de la monnaie s’écrit CHF ou fr. Les adresses placent le NPA avant la localité. Les numéros de téléphone suivent le format national suisse.
Ces éléments relèvent de la localisation plus que de la traduction, et c’est précisément pour cela qu’ils passent à travers les processus qui ne traitent que le texte.
Pourquoi les moteurs produisent du français de France
Pour la même raison mécanique que pour l’allemand : les corpus d’entraînement sont massivement composés de français de France. Le système produit ce qu’il a vu le plus.
Le résultat est un texte irréprochable en français général et faux fonctionnellement : soixante-dix au lieu de septante, mutuelle au lieu de caisse-maladie, code postal au lieu de NPA, notions juridiques françaises appliquées à un contrat suisse. Rien dans le texte ne signale l’erreur — il faut connaître le pays pour la voir.
Le correctif
Trois mesures, dans cet ordre d’efficacité.
Une consigne explicite au système : rédiger en français de Suisse romande, employer septante et nonante, utiliser le vocabulaire administratif suisse, ne pas transposer les notions juridiques en droit français.
Un glossaire romand injecté au moment de la génération, couvrant les helvétismes courants et le vocabulaire institutionnel de votre secteur.
Une relecture par un locuteur romand, idéalement du canton visé, et juriste lorsque le texte est contractuel.
Aucune de ces mesures n’est facultative si le texte représente une organisation auprès d’un public suisse. Et aucune ne se produit spontanément : il faut la demander et l’écrire au cahier des charges.
Questions fréquentes
Dit-on septante, huitante ou quatre-vingts en Suisse ?
Septante et nonante sont la norme dans toute la Suisse romande, et il n'y a pas d'hésitation à avoir. Pour 80, la situation est plus nuancée : huitante est courant à Vaud, en Valais et à Fribourg, tandis que Genève, Neuchâtel et le Jura emploient quatre-vingts. Un texte destiné à l'ensemble de la Romandie évite donc huitante, alors qu'un texte vaudois peut légitimement l'employer.
Pourquoi ne pas simplement utiliser le français de France ?
Parce que sur les textes administratifs, juridiques et institutionnels, le vocabulaire français ne désigne pas les mêmes réalités. Une votation n'est pas un référendum, une caisse-maladie n'est pas une mutuelle, un permis de séjour n'est pas un titre de séjour, et l'AVS n'est pas la retraite française. Le texte reste lisible, mais il décrit un pays qui n'est pas celui du lecteur.
Le vocabulaire juridique est-il vraiment différent ?
Profondément, et c'est le point le plus coûteux. Le Code des obligations, le Code civil suisse et le droit administratif cantonal utilisent des notions qui n'ont pas d'équivalent exact en droit français. Traduire un contrat suisse avec la terminologie du droit français produit un document qui semble correct et qui désigne autre chose. C'est une erreur de fond, pas de style, et elle peut avoir des conséquences contractuelles.
Comment obtenir du français romand d'un système automatique ?
Par une consigne explicite, un glossaire d'helvétismes et de vocabulaire administratif injecté à la génération, et une relecture par un locuteur romand. Les modèles obéissent assez bien à une instruction énoncée simplement. En revanche, aucun système ne le produira spontanément : ses données d'entraînement sont massivement du français de France.
Sources
- InstitutionPlurilinguisme en Suisse
- InstitutionLangues — Office fédéral de la culture
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