Hallucinations, omissions et ajouts : les erreurs qu'on ne voit pas
Une sortie machine moderne ne trahit plus ses difficultés par une maladresse : elle les masque par une élégance. C'est le renversement le plus lourd de conséquences des dix dernières années, et il condamne la relecture monolingue.
Pourquoi ces erreurs existent
Un système de traduction neuronale ne cherche pas la traduction juste. Il cherche la suite la plus probable compte tenu de la source encodée et de ce qu’il a déjà produit.
La plupart du temps, ces deux objectifs coïncident : la suite la plus probable est la traduction correcte. Quand ils divergent — passage difficile, source ambiguë, formulation elliptique, terme absent des données — le système suit la vraisemblance. Il n’a aucun mécanisme pour préférer la fidélité.
Cette propriété n’est pas un défaut de mise au point. Elle découle de l’objectif d’entraînement, et c’est pourquoi elle ne disparaît pas avec la montée en puissance des modèles.
Les quatre familles d’écarts silencieux
L’ajout
Une information apparaît sans exister dans la source. Elle est presque toujours plausible : une date qui complète une phrase, une unité de mesure ajoutée par symétrie, une justification qui rend un raisonnement plus lisible.
Cas typique : une source dit « le traitement doit être interrompu ». La cible dit « le traitement doit être interrompu pendant 48 heures ». Le texte est meilleur. Il est faux.
L’omission
Un élément de la source disparaît. C’est le symétrique de l’ajout, et les systèmes y sont plus enclins qu’on ne le croit : contourner un passage difficile est souvent la continuation la plus probable.
Les victimes habituelles sont les subordonnées relatives longues, les incises, les énumérations partielles, les mentions entre parenthèses et les notes de bas de page.
Le glissement de modalité
Le degré de certitude, d’obligation ou de possibilité se déplace. « Peut entraîner » devient « entraîne ». « Il est recommandé de » devient « il faut ». « Dans certains cas » disparaît.
C’est l’écart le plus dangereux dans les domaines réglementés, parce qu’il transforme une information en engagement. Il ne mobilise aucun mot faux — seulement une nuance perdue.
L’inversion de polarité
Une négation disparaît, ou s’ajoute. Statistiquement rare, mais dévastatrice : elle inverse exactement le sens d’une consigne.
Elle survient plus souvent qu’on ne l’imagine dans les constructions à double négation, les tournures restrictives et les phrases dont la négation porte sur un élément éloigné du verbe.
Où le risque se concentre
Trois conditions augmentent nettement la probabilité d’un écart silencieux, et elles sont prévisibles — donc gérables.
Un texte source de mauvaise qualité. Phrases longues, syntaxe ambiguë, ellipses, rédaction par un locuteur non natif. C’est la première cause, et elle se traite en amont plutôt qu’en aval.
Une combinaison peu dotée, ou une direction de traduction moins bien couverte que l’autre.
Un domaine à terminologie dense sans glossaire fourni : le système comble le vide avec ce qui lui paraît vraisemblable.
À l’inverse, un texte source propre, une combinaison bien dotée et un glossaire injecté réduisent fortement le phénomène — sans l’éliminer.
Comment les détecter : le contrôle doit être comparatif
Le point essentiel tient en une phrase : aucun de ces écarts ne se détecte à la lecture du seul texte cible.
Quatre contrôles automatiques attrapent la majorité de ce qui coûte cher, pour un coût de mise en œuvre négligeable. Ils devraient tourner sur l’intégralité des flux, y compris les plus automatisés.
Intégrité numérique. Tous les nombres, dates, montants, dosages et unités de la source se retrouvent dans la cible, à l’identique ou correctement convertis. Ce contrôle seul attrape une part importante des ajouts et des omissions.
Entités nommées. Noms propres, raisons sociales, références produit, numéros de version intacts.
Rapport de longueur. Un écart anormal entre source et cible, segment par segment, signale une omission ou un ajout — sans qu’il faille lire le texte. C’est le contrôle le plus simple et le plus sous-utilisé.
Polarité et modalité. Comptage des marqueurs de négation et des verbes modaux de part et d’autre. Imparfait, mais il attrape les inversions les plus grossières.
À ces contrôles déterministes s’ajoute l’estimation de qualité, qui oriente l’attention humaine vers les segments les moins fiables. Elle ne remplace pas les contrôles : elle décide où l’humain regarde.
Ce que cela change dans l’organisation du travail
La conséquence pratique est un déplacement de l’effort humain.
La relecture stylistique, qui occupait l’essentiel du temps quand les sorties machine étaient maladroites, a perdu sa priorité : les sorties sont fluides. Ce qui doit occuper l’attention, c’est la vérification de correspondance — un travail moins gratifiant, plus mécanique, et beaucoup plus rentable.
C’est aussi un travail largement outillable. Ce qui explique un paradoxe apparent : plus les systèmes de traduction s’améliorent, plus les outils de contrôle deviennent la partie critique de la chaîne.
Questions fréquentes
Qu'appelle-t-on exactement une hallucination en traduction ?
L'apparition dans le texte cible d'un contenu absent de la source : une précision, une date, un chiffre, une justification, parfois une phrase entière. Le terme vient du domaine des modèles génératifs et décrit bien le phénomène : le système produit ce qui rend la suite plausible, pas ce qui figure dans l'original. En traduction, l'hallucination est rarement spectaculaire — c'est ce qui la rend dangereuse.
Pourquoi un système omet-il un passage ?
Parce que le contourner est parfois la continuation la plus probable. Face à une formulation elliptique, à une syntaxe très dense ou à un terme inconnu, le système peut produire une phrase cohérente qui saute la difficulté. Rien dans le texte cible ne signale le trou, et la phrase obtenue se lit souvent mieux que sa version complète.
Ces erreurs sont-elles fréquentes ?
Rares en proportion, décisives en conséquence. Sur des combinaisons bien dotées et un texte source propre, les taux observés sont faibles. Mais un système qui traduit correctement quatre-vingt-dix-neuf segments sur cent et invente au centième sans le signaler n'est pas utilisable sans contrôle, quel que soit son score moyen. La fiabilité et la performance moyenne sont deux propriétés différentes.
Un relecteur expérimenté les repère-t-il ?
Seulement s'il compare à la source, systématiquement et segment par segment. Un relecteur qui lit le texte cible pour en juger la qualité passera à côté : le texte est cohérent, fluide et convaincant. C'est pour cette raison qu'ISO 18587 exige du post-éditeur les compétences complètes d'un traducteur, et non celles d'un correcteur.
Sources
- PresseMachine Translation in 2026: An Honest Assessment
- NormeISO 18587 — Post-editing of Machine Translation Output: Evolving
Les liens externes s’ouvrent dans un nouvel onglet. Une source rompue ou obsolète ?Signalez-la — nous corrigeons et datons la correction.
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